Le Covid et Anoukis

Le 16 mars 2020

Cher(e)s ami(e)s,

J'ai appris comme vous l'interdiction des regroupements de 5 000, puis 1 000, puis 100, la fermeture des écoles et de tous les lieux de regroupements. Le confinement semble se rapprocher à grand pas, mais je n'ai pas peur...

 

On traversera cette crise collectivement, en faisant attention aux autres, en ré-apprenant- à penser à l'intérêt général avant son intérêt personnel.

Par contre, ce qui m'inquiète beaucoup plus c'est l'état de ma profession, les festivals annulés, les salles de spectacles fermées. Le modèle économique de notre secteur est particulier et fragile (peu de fond propre, absence de trésorerie et j'en passe). Nous intermittent(e)s, sommes déjà au chômage, sommes payé(e)s à la date, à l'heure. On signe les contrats (quand on les signe) après avoir fini le travail parfois. Donc pas de chômage partiel ou technique, il faut faire des heures pour renouveler son statut...

Alors quand j'ai vu la vague d'annulations arriver, j'ai d'abord pensé à décrocher mon téléphone en urgence et à demander à ce qu'on annule tous les DUE (Déclaration Unique à l'Embauche) et tous les contrats à venir. La vague allait nous submerger. Pas de rentrée d'argent, pas de sortie l'équation était simple. Mais bon aucun CDI de signé dans la compagnie, ni aucun CDD, nous allions survivre.

Et puis je me suis dit que c'était lâche, que les artistes et les technicien(ne)s auprès desquels nous nous étions engagés allaient se retrouver dans une merde sans nom (perte de revenus, perte d'heures, perte possible de statut). Que j'allais juste détourner mon regard en disant "mais que fait le gouvernement pour nous ?" Que j'allais profiter de la précarité du secteur en ne signant pas les contrats qui auraient dû l'être, pour sauver les meubles.

Je me suis dit que parfois gérer une compagnie c'était prendre ses « cojones » par la main.

Du coup nous avons décidé d'honorer l'ensemble des contrats, les salaires seront versés, les heures compteront. Pour la compagnie, je pense que ça va tanguer, je ne sais pas si ça passera, je ne sais pas combien de temps cette situation va durer.

Je m'engage dans l'inconnu.

Mais quand la tempête souffle, jeter les plus précaires par-dessus le bastingage, n'est pas vraiment un signe de courage.

Alors nous allons maintenir les contrats de tout le monde.

C'est pourquoi je vous demande - en toute amitié - de faire de même. Honorer les contrats que nous avions signés et ceux que nous n'avions pas signés, ceux qui étaient dans les tuyaux et ceux qu'on avait validés de vive voix. Vous savez qu'on fera notre maximum, pour remplacer les dates, pour caler des ateliers en plus, pour répéter les week-ends.. bref pour rattraper le temps perdu.

Et si vous êtes en bout de chaine, ne demandez pas le remboursement de vos places, de vos abonnements, faites-le en solidarité pour tous les artistes et les technicien(ne)s du secteur.

Pour sortir de la crise, il faudra se serrer les coudes, et ça passe aussi - je crois - par là.

Amicalement,

Baija Lidaouane

Directrice artisitique du Théâtre d'Anoukis